Journal d’expatriation #7 : vivre une pandémie à l’étranger, c’est comment ?

Lorsque l’on part vivre à l’étranger, on s’attend à ce que ce soit parfois compliqué. On sait bien sans en mesurer entièrement tous les contours que vivre ailleurs que dans son pays natal, qui plus est lorsqu’un océan entier nous en sépare, ne sera pas toujours chose aisée. Que voir nos proches sera moins facile, plus long, plus dispendieux. Cela fait évidemment partie des questionnements qui se présentent à nous lorsque l’on se demande si on en a envie et si on serait capable de tout plaquer pour déplacer sa vie ailleurs, dans un autre pays et sur les terres d’un autre continent. Mais bien sûr cette colonne de “contres” dans le pour et contre mental qui se joue lorsque l’on songe à une si grande idée vient toujours être contrebalancée par tous les Pours qu’il y a à partir vivre ailleurs. Je vous en parle tout le temps : à travers les épisodes de ce journal d’expatriation, dans mes posts sur Instagram, dans toutes mes stories faites à la volée… Parce qu’évidemment, on ne part pas à l’étranger pour ces contres là, mais bien pour tout le reste, toutes les choses chouettes que l’on découvre : une culture différente de la nôtre, une façon de vivre, un pays, une géographie, une météo… et tout ça nous fait grandir et nous apporte tant que l’on peut bien se frotter aux aspects moins chouettes !

Mais à tout ça, je ne vous apprends rien, s’est ajoutée l’an dernier une pandémie. Une pandémie, ce n’est pas du tout dans nos plans lorsque l’on songe à partir vivre à l’étranger, qui plus est de l’autre côté d’un océan ou plus loin encore, on ne se dit pas une seule seconde « oh mais trop sympa, ça doit être génial de vivre ailleurs une telle crise, allons-y ça va nous faire de super souvenirs ! » (non, on ne se dit effectivement pas ça). Parfois j’ai encore du mal à réaliser, une pandémie, cela sonne encore comme un mot que l’on n’entend que dans les films catastrophes, les livres où les récits sont chaotiques, ceux où les américains, ceux des États-Unis, viennent sauver le monde entier et où l’histoire se termine toujours sur un happy-end salvateur et un peu cliché car après tout, enfin, une pandémie, vraiment ? Bon. On n’est pas dans un film et force est de constater que cette pandémie cela fait plus d’un an qu’elle dure et qu’elle a complètement bousculé nos vies. J’écris un peu parfois pour moi, pour me souvenir, j’avais dessiné aussi un peu, j’aimerais vraiment réussir à tenir un carnet de croquis personnel mais je n’arrive jamais à m’y tenir et à être régulière. Parfois j’ai l’impression que ce sont des occasions manquées, que plus tard plus âgée je serais sûrement ravie de tomber sur tout ça. Mais que voulez-vous, malgré la pandémie, le quotidien est là et on ne fait pas toujours tout ce que l’on voudrait faire. Et c’est à ça que sert cet article donc tout n’est pas perdu finalement !

Et puis dernièrement je me suis donc demandée si ça ne vaudrait pas le coup que je vienne écrire par ici, pour vous donner ma version de la pandémie, parce qu’on en a tous et toutes une : ceux qui y croient, ceux qui sont un peu sceptiques et ceux à qui on ne la fait pas et pour qui tout ça, ce n’est qu’une vaste mascarade bien ficelée par nos gouvernements. Je fais partie de la première catégorie mais je ne suis pas là pour argumenter si oui ou non on est allés sur la Lune ou de si cette Covid est-elle bien réelle ou non. Bon, je vous l’annonce tout de suite : moi, je dis aussi La Covid. Mais j’ai une excuse ! Je vis au Québec et ici, c’est comme ça qu’on dit au moins dans les médias (en vrai, je crois qu’on alterne entre les deux un peu partout dans les régions francophones du monde). Je ripe parfois et dis Le Covid parce que tout de même je ne sais pas bien, c’est encore assez récent. Bref. Dernièrement donc, je me suis demandée si ça ne serait pas une bonne idée d’écrire. Écrire vraiment et un peu plus que mes vagues mélancolies écrites dans mon journal. Parce que la majorité d’entre vous me lit depuis la France et d’un pays à l’autre, même pour un virus identique (ou presque, foutus variants), je sais bien que cette crise se vit différemment. De mon côté, Covid ou pas, depuis que je vis ici je n’ai pas vraiment changé ma manière de m’informer quant à l’actualité française : j’essaie de faire en sorte de me maintenir au courant sur qu’il se passe et ai juste doublé mes sources d’informations pour être à la fois au courant de ce qu’il se passe dans mon pays natal et dans mon pays d’accueil. Parfois c’est vrai que c’est lourd et que ça fait beaucoup d’informations mais de mon point de vue, j’aime bien être au courant de ce qu’il se passe ailleurs. Je ne vis donc plus en France, mais je sais sans le vivre quelles sont les mesures qui y sont prises actuellement.

Avertissement : pour être bien claire dès le début et puisque l'on parle d'une pandémie, je souhaite être vaccinée et ce n'est ici pas un appel au débat : pour moi il n'y en a pas à avoir et si vous n'êtes pas de cette opinion, s'il-vous-plaît pour une fois gardez-la pour vous. Je ne refuse habituellement pas le débat mais ici, pour une fois je ne souhaite tout simplement pas en débattre et ne souhaite pas non plus vous lire essayer de me convaincre que je me fais laver le cerveau par je-ne-sais-quelle-méthode (encore plus si vous vivez en France : pour nous le vaccin, c'est l'assurance de pouvoir revoir nos familles, point). Tout ce que je dis dans cet article provient donc de mon propre point de vue, je pense que vous le savez puisque vous êtes sur un blog et non sur un média d'informations mais je préfère tout de même le préciser pour que ce soit complètement clair. Fin de cette micro-parenthèse d'avertissement !

Récapitulons à présent.

Un an plus tôt,

Le 27 février c’était le tout dernier évènement inscrit sur le calendrier : j’avais offert à Flavien pour son anniversaire quelques mois plus tôt deux places pour qu’on aille enfin voir une game de hockey. On n’avait encore jamais pris le temps d’aller voir les Canadiens, l’équipe de Montréal, et on avait réservé ce match quelques semaines avant. C’était tellement chouette, de vivre pour de vrai un match de hockey (j’en avais mis un extrait sur cette vidéo), de vivre la ferveur du stade et ce show très à l’américaine dès qu’une rondelle franchit la ligne de but. Comme tout le monde, on entendait parler de la crise qui commençait, on était un peu inquiets parce que ça sonnait d’une façon étrange mais comme tout le monde encore, pas suffisamment pour s’alarmer complètement. Le 3 mars, j’allais acheter au métro Berri un objectif pour mon appareil photo à un homme qui le vendait sur Kijiji (le Leboncoin d’ici) et que je voulais absolument avoir pour le voyage en Alberta, dans les Rocheuses, que l’on prévoyait de faire à la fin du mois de septembre suivant et pour lequel tout avait été réservé. C’était un téléobjectif et je me disais que ça allait être si chouette si on croisait des animaux, que j’allais pouvoir faire des photos incroyables de ces montagnes dont je rêvais depuis petite ! Mais je disais en même temps à ma psychologue à peu près au même moment que je culpabilisais parce que je n’arrivais pas à me réjouir à l’idée de faire ce voyage. Je ne comprenais pas pourquoi j’avais aussi peu envie de quoi que ce soit, même d’un voyage qui me faisait rêver, et je lui demandais en même temps si ça ne ressemblait pas un peu trop à une dépression, d’avoir si peu envie de rien, s’il ne fallait pas que je prenne un traitement pour que ce soit plus doux. Quelques semaines et quelques rendez-vous plus tard, elle envoyait un mail pour prévenir tous ses patients que les consultations physiques étaient stoppées jusqu’à nouvel ordre, que si on le voulait on pouvait continuer en visio. Ça me mettait un peu mal à l’aise alors j’ai refusé. L’odeur d’orange douce de son diffuseur et le confort de son fauteuil me manquent.

Et puis ensuite je ne vais pas vous faire de récapitulatif précis : on la connaît. Le premier confinement tout le monde l’a vécu à peu près au même moment. Ici, c’est le 14 mars que le Québec s’est confiné et que l’on a dû apprendre à rester chez nous. Flavien avait ramené ses affaires de son bureau pour télétravailler. C’était chouette, malgré la situation étrange on trouvait ça un peu rigolo, de partager notre bureau et de travailler ensemble tous les jours, de devoir juste se tourner pour se dire coucou. Le 23 mars, tout ferme. Montréal est l’épicentre de la crise au Canada et on observe de l’autre côté de la frontière la situation à New York qui empire de jour en jour. Tout est mis sur pause, je ne me rappelle plus bien pendant combien de semaines mais de mon côté, j’étais terriblement angoissée. 

Je me rappelle précisément de ce jour où je suis enfin sortie pour aller chez Jean Coutu (une sorte de pharmacie-drugstore locale ou tu peux à la fois aller acheter ta prescription d’antibiotiques et repartir avec un paquet de chips, du gel douche et des feutres) racheter un flacon de B12 : j’étais sidérée par le silence et à quel point les rues étaient vides, complètement désertes. Comme dans un film catastrophe cette fois : aucun bruit, le froid, le gris du ciel, le silence et les rues vidées de tout. Les fenêtres étaient ornées de dessins d’enfants avec des arc-en-ciels et des « Ça va bien aller » dessinés, la devise québécoise qui a été gardée depuis le début de la crise. Lorsque l’on a pu de nouveau un peu sortir j’étais bloquée, je me mettais à faire des crises d’angoisse dans la rue, incapable d’aller ne serait-ce que dire bonjour à des amis au parc. Et pourtant ce premier confinement a été une incroyable bouffée d’air frais. Plus de bruits, d’interactions sociales, plus rien. Le silence, le calme et un mouvement un peu lent qui m’a fait tant de bien. Et pourtant ailleurs rien n’allait et c’était ça qui était étrange, cette dichotomie entre mes émotions et le fait que le monde était en crise.

Été 2020 – Montréal · Ilford HP5 400 – Canon AE1

La fin du premier confinement,

Le 4 mai les commerces réouvrent lentement au Québec mais à Montréal, tout est toujours clôt — depuis on est d’ailleurs toujours en zone rouge (il me semble que ça a varié durant les derniers mois) dans le Grand Montréal et j’ignore quand est-ce que cela reviendra à une version un peu moins intense côté mesures d’urgence — : la situation est toujours particulièrement tendue et c’est fin mai que l’on reprendra un peu notre vie. Sur les routes des barrières métalliques — les mêmes utilisées pour les festivals — sont installées pour agrandir les trottoirs et nous permettre de marcher loin des autres. Des stickers sont collés partout dans les rues pour que les line ups soient bien safe, tout semble vraiment complètement différent à présent. Ce mois là j’ai demandé la PCU : la Prestation Canadienne d’Urgence. Une sorte d’aide financière dont j’ai eu besoin pour un mois pour me permettre de me maintenir à flot parce que comme beaucoup, tout était annulé et je n’avais aucune visibilité sur mes contrats en cours qui s’étaient stoppés. C’est en juillet finalement que le port du masque est rendu obligatoire dans les lieux publics. Ce moment là nous a soulagé avec Flavien : on le portait déjà de manière personnelle mais savoir que ça y est, le gouvernement le rendait obligatoire nous a comme enlevé cette pression là. C’était comme ça maintenant. La crise avait déjà commencé à tout chambouler : mes parents devaient venir nous voir au début de l’été, puis des amis, mon frère en juillet, les parents de Flavien en septembre, puis d’autres amis ensuite… tout a été annulé évidemment et même si maintenant cela nous semble normal, on se rattachait à ses évènements. Je me suis sentie particulièrement résignée, à me dire « tant pis, pas le choix ». Mais ce trop-plein a été difficile à vivre et à partir d’août jusqu’à mi-janvier 2021 je n’ai plus réussi à faire des nuits entières. J’ai fondu en larmes quand on a cliqué sur l’annulation de nos vols pour l’Alberta et si cela peut paraître bête, à ce moment là ça m’a fendu le cœur d’annuler un voyage qui me faisait rêver. Mais on se disait que c’était trop bête, qu’on préférait le reporter à un autre moment dans quelques années pour pouvoir vraiment en profiter. De ne pas être limités par des randonnées fermées, par le port du masque, par l’angoisse de devoir être constamment sur nos gardes et au final d’avoir un si beau voyage entaché par une situation si nulle. Et puis je me serais sentie super coupable d’y aller, de faire comme si tout allait bien, je n’aurais pas osé trop vous partager notre périple par ici ou sur Instagram parce que je sais que ça aurait pu vous faire de la peine et je savais aussi de manière personnelle que toutes mes photos garderaient cette saveur un peu étrange, qu’elles seraient entachées par un souvenir un peu nul et que je ne voulais pas de ça.

Depuis le 1er octobre au Québec on peut dire qu’on est de nouveau en confinement. À vrai dire j’ai vraiment l’impression que ce terme n’a plus aucune signification tant il a un sens différent selon chaque pays. Ici ou ailleurs, une chose est sûre et je le sais : c’est réellement pesant. Ici, depuis ce fameux 1er octobre 2020, on a l’interdiction de voir et d’accueillir des proches chez nous jusqu’à nouvel ordre et ça n’a toujours pas changé à ce jour. Un couvre-feu a été mis en place en début d’année 2021, les rassemblements sont interdits, Thanskgiving a été annulé, Noël aussi, les restaurants sont fermés, les boutiques non essentielles ont enfin pu réouvrir en début d’année après une longue fermeture (et j’ai évidemment fêté ça en allant à la librairie !) mais le temps semble si long… Le couvre-feu a été renforcé hier et on se demande si les boutiques non-essentielles ne vont pas de nouveau bientôt fermer suite à une nouvelle explosion des cas. En cas d’infraction pour rassemblement, les amendes varient ici entre 1500 et 6000$ et certains articles recensent des amendes données qui avoisinent les 10 000$ pour des regroupements alors c’est sûr que ça refroidit vraiment et que de manière générale, c’est plutôt respecté. Je m’estime incroyablement chanceuse d’exercer un métier que j’aime mais et de n’avoir été arrêtée que peu de temps (cela arrive de toute façon toujours de temps à autre lorsque l’on est freelance, pandémie ou pas) c’est vrai qu’à force, ne faire que travailler commence à être pesant.

C’est étrange parce qu’aujourd’hui j’ai l’impression que ça va. Je ne vais ni bien, ni mal, comme beaucoup je me rattache au quotidien, je travaille, lis des livres, essaie de trouver des petites joies dans tout ce qui peut me passer sous le nez mais au fond je vois bien que cette situation m’impacte comme elle peut vous impacter vous. Je suis moins patiente, je tolère moins bien les commentaires sur Instagram ou ailleurs qui me déplaisent, je m’agace facilement… mais au quotidien, je reste calme. Ou alors je suis triste, je pleure le matin devant mon jus d’orange 3 jours puis je vais mieux. Résignée finalement.

Je me dis qu’un jour ça finira bien par s’arrêter et qu’on commence à toucher du bout des doigts des solutions.

Le plus dur il y a quelques semaines était de savoir que même si on le voulait on ne pourrait pas rentrer en France pour voir nos familles : le 31 janvier la France a fermé ses frontières, y compris aux ressortissants français, et à moins de correspondre aux motifs impérieux nous permettant de poser nos pieds sur notre propre territoire, nous n’en avions tout simplement pas le droit. Je ne sais pas trop quoi en penser, si ce n’est que c’était à mon sens assez injuste. Il ne s’agirait pas de vacances pour aller se prélasser quelque part, il s’agit de santé mentale, de nécessité de voir nos proches. Et en même temps je ne m’imagine même pas rentrer tant cela me semble être une si grande montagne à franchir, entre les tests, les précautions, les quarantaines, nos animaux à faire garder suffisamment longtemps, alors frontières fermées ou pas… Depuis cela a été annulé par le conseil constitutionnel et c’est de nouveau possible de pouvoir entrer sur le territoire sans motif précis. Du côté du Canada, c’est un peu pareil à la nuance près que l’entrée (ou le retour) sur le territoire est possible contre une quarantaine forcée (jusque là cela me semble logique) à nos frais dans un hôtel, pendant trois jours, pour la modique somme de 2000$ (en gros). Pour l’instant et à l’heure où je continue l’écriture de cet article (on est tout début avril) cette mesure là n’a toujours pas été levée. Alors voilà où on en est et ça reste encore pesant à vivre d’être loin.

Été 2020 – Mont Tremblant · Ilford HP5 400 – Canon AE1

Notre regard depuis ici,

Ce que cette crise a fait pour nous c’est encore plus modifier notre regard de français sur notre propre pays. Vivre à l’étranger c’est complètement modifier le prisme que l’on a à l’égard d’un autre pays — du nôtre — et cette crise l’exacerbe encore plus. Pour en avoir discuté avec d’autres comparses vivant à l’étranger, ici, à New York, au Japon ou ailleurs, ce regard que l’on porte sur notre pays semble relativement similaire : la France ne m’a jamais parue aussi autocentrée que durant cette crise. Et je trouve ça particulièrement triste. Je le vois à la fois dans les interventions des politiques que je suis toujours assidûment — comme je vous le disais plus tôt, vivre à l’étranger ne m’a pas fait arrêter de m’informer quant à l’état de mon pays —, cette volonté un peu ridicule qu’ont les pays d’être toujours celui qui fait mieux que les voisins alors que dans cette crise, tout le monde est égal et tout le monde semble vraiment tâtonner depuis mars dernier. Je suis toujours aussi étonnée lorsque l’on semble me demander si la pandémie existe-t-elle aussi au Canada. Si nous aussi, on est confinés, si nous aussi on porte le masque. Bien entendu tout le monde ne peut pas être au courant de toutes les mesures prises dans tous les pays : je suis un peu au courant de ce qu’il se passe dans les provinces Canadiennes, aux USA, en Amérique du Sud et un peu en Europe mais je ne suis pas plus au courant du reste du monde. Mais Covid mise à part, j’ai la sensation que vivre au Canada c’est parfois vivre sur une île dont pas grand monde n’a quelque chose à faire. Alors oui, c’est vrai que la population n’est pas démesurée, mais tout de même. Au delà de ça — je vous parle uniquement de mon impression à moi donc pas d’affirmation de ma part surtout — j’ai l’impression de voir se dérouler une bataille constante de qui a la pire situation. La pire situation, elle est mondiale. Tout le monde galère, c’est dur partout, peu importe le pays, peu importe la région.

Cela me donne parfois l’impression de devoir argumenter sur le fait que plein d’autres choses se passent dans le monde, que d’autres vies se déroulent et que si je n’expérimente pas la pandémie en France, je l’expérimente ailleurs et peux comparer, au moins sur le papier et de par ce que nous racontent nos proches qui vivent dans différentes régions, ce qu’il se passe. Je trouve qu’il y a parfois un grand manque de finesse et de délicatesse dans certaines paroles et certains jours, je suis, disons-le, peinée de recevoir en privé des messages me parlant de telle ou telle mesure française avec une façon de me le dire semblant très souvent sous-entendre qu’ici on n’a le droit à aucune mesure : pas de confinement, pas de couvre-feu, pas de masque… la belle vie quoi ! Je n’aime pas vraiment jouer à qui a la pire situation, mais je crois que j’ai trouvé ça blessant lorsqu’à Noël je lisais des personnes me dire littéralement qu’elles n’avaient pas vu leur famille depuis 3 mois alors que ne pouvais même pas m’imaginer quand est-ce que ça allait être possible de voir la mienne. Soyons d’accord : je ne critique pas le fait que l’on me le dise et le fait d’être triste de ne pas pouvoir n’importe quel proche depuis 3 mois parce que si, ça l’est, peu importe le pays dans lequel on vit et peu importe la situation sanitaire d’ailleurs ! Ce qui m’a fait de la peine à ce moment précis, c’est que l’on vienne me le dire de manière très brute sans se dire une seule seconde que ça allait potentiellement être heurtant. C’est le jeu de vivre à l’étranger et je l’accepte complètement, je ne peux décemment pas faire de reproches et jouer moi aussi à qui a la pire situation quand c’est quelque chose que je n’aime pas lire. Alors on compense à notre manière et je sais que tout le monde en a marre et ne réagit pas de la même façon. Bien entendu je compatis face aux situations de chacun·e tant on sait que cette situation nous met à l’épreuve. Seulement, ce qui me manque parfois c’est un peu de compassion en retour et un peu plus de tact, ou de délicatesse au moins. Pour l’imager, cela me donne parfois l’impression d’être dans une pièce ou quelqu’un dit une horreur avant de se retourner et dire « oh pardon, tu étais là ! ».

J’en parlais à Flavien il y a quelques jours : on allait vraiment mal, nos parents nous manquaient et on a paniqué. On a peur constamment pour nos parents et je lui disais que depuis le début de cette crise, vivre à l’étranger me donnait l’impression d’assister à un accident de voitures sans rien pouvoir faire. Car c’est ça : si il arrive quelque chose à l’un de nos parents on n’aura pas le choix. L’un devra rester ici pour garder la maison et les animaux et l’autre devra partir seul à l’aéroport. Rien qu’avec ça, vous comprenez bien qu’à force, je suis fatiguée lorsque l’on me sous-entend que ça va ici, c’est cool. Parce que je vous assure que non, ici c’est comme ailleurs, c’est vraiment pas cool du tout et je suis tout autant pétrifiée par l’angoisse et la peur (de tomber malade ou de mourir, au choix selon les jours) que vous peut-être et que j’aimerais bien reprendre une vie un peu plus sympa, aller au restaurant, pouvoir planifier peut-être une escapade dans une province voisine (ou même, rêvons un peu, aux États-Unis !), rentrer en France sans avoir peur, voir nos proches ici ou encore ne plus avoir les mains qui sentent le gel hydroalcoolique trois fois trop parfumé des magasins…

Je dois donc bien avouer que comme toute personne normalement constituée, j’en ai marre. Et pourtant j’en ai marre mais je suis résignée, j’admire vraiment mon calme. Je m’estime incroyablement chanceuse d’être avec Flavien et d’être avec quelqu’un avec lequel je m’entends si bien qu’en un an de vie h/24 ensemble on n’a fait que se chamailler quelques fois sans jamais vraiment se disputer (je touche du bois en écrivant ça, il ne faudrait pas que cela me porte la poisse !). De vivre dans un chouette appartement, d’avoir des animaux à papouiller tous les jours et de faire un métier que j’aime vraiment. Mais c’est si long et lorsque je vois des photos de mes parents, je ne peux pas m’empêcher d’avoir les larmes aux yeux parce que c’est trop dur de ne pas savoir quand est-ce qu’on pourra les revoir. Que cette situation me fait culpabiliser, me fait me demander si finalement c’était une si bonne idée que ça de venir vivre à l’étranger ? Je sais intérieurement que ces questionnements n’ont rien à faire là, qu’une situation si difficile ne peut que venir tout ternir. Que ces pensées là n’existent pas vraiment et que Montréal s’est un peu assombrie uniquement parce que je ne peux plus l’aimer autant que je l’aime : lorsque je vais m’y balader, ne serait-ce qu’une après-midi, je me rappelle que ces pensées ne doivent pas avoir autant de valeur que je leur en donne. J’ai la chance de vivre dans une ville incroyable et si nos projets ont été un peu stoppés, ça ne sera que pour mieux reprendre plus tard ! Je déteste le fait que cette pandémie gâche à ce point tout, qu’elle ternisse à ce point notre vie d’ici et qu’elle nous fasse même remettre en question le fait de vivre à l’étranger. Plein d’ami·e·s ont fait le choix de rentrer en France : c’était des choix déjà prévus pour dans quelques années mais la pandémie les a fait accélérer le processus et c’est vraiment triste (en plus de ne pas avoir vraiment pu avoir leur dire au revoir « normalement »). Mais je sais aussi que c’est dans ce genre de moments de crise que l’on ne voit plus bien clair et qu’il est normal de ressentir tout ça. Mais à force, ce manque de visibilité est dur : on ne sait pas bien quand est-ce que l’on pourra revenir quelques semaines en France et cette impossibilité de se projeter est compliquée et semble tripler la distance géographique, nous donnant encore plus l’impression de vraiment vivre loin. Encore plus sur une île cernée par les eaux.

J’avais vraiment la sensation il y a un an que le gouvernement prenait de bonnes mesures, que tout était bien réfléchi, fait dans une certaine bienveillance et en prenant en compte la santé mentale de la population. On était d’ailleurs agréablement étonnés, à chaque prise de parole un point sur le fait de prendre soin de soi, de faire attention, était évoqué. Ici, de manière générale que ce soit en temps de pandémie ou non, tout est géré par Province : chaque province a un gouvernement et un premier ministre associé et ce sont les premiers ministres de chaque gouvernement qui prennent les décisions pour leurs propres provinces. Le Canada est sous la coupe d’Elizabeth II, la Reine d’Angleterre, en tant qu’état indépendant du Commonwealth. Après la Reine qui a pour rôle de superviser l’ensemble des territoires du Commonwealth, c’est le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, qui détient le pouvoir du pays mais ce n’est pas lui qui décidera qui fait quoi exactement, si ce n’est attribuer un stock de vaccins pour chaque. Un an plus tard, je n’ai plus du tout le même regard sur le gouvernement (québécois, puisque c’est celui qui me concerne directement). La santé mentale est passée à la trappe et la bienveillance avec. Je comprends la fatigue des gouvernements, je me doute bien que c’est dur à gérer, mais certains propos tenus sont d’une telle violence… Ces demandes incessantes de faire des efforts sans concéder le fait que des erreurs aient été faites et qu’à la fin, ce n’est tout simplement pas de la faute du peuple. Et je n’ai plus le même regard tout d’abord parce que de base, le gouvernement québécois provient d’un parti politique d’ici que je ne soutiens pas du tout et dont les opinions politiques sont à l’opposé des miennes ((il s’agit de la CAQ : Coalition Avenir Québec, un parti conservateur et nationaliste qui ne se dit pas comme étant de droite mais qui, vous vous en doutez bien, l’est. Pour vous en donner un bref aperçu lors des mouvements BLM de l’été dernier François Legault le premier ministre a réfuté l’appellation de racisme systémique présent au Québec, ce qui est incroyablement insultant lorsque l’on sait sur quoi se base l’Histoire du pays et sur le traitement encore actuel des Premières Nations). En gros, dites-vous que si Macron d’un côté choisi de prendre une décision désastreuse, on peut être à peu près certains que si Legault ne l’a pas prise en premier, il va sembler automatiquement se dire que c’est une super idée et faire pareil ensuite (le dernier exemple c’est le couvre-feu imposé en France puis annoncé ici peu de temps après). Le fait que les vaccinations aillent si bon train de l’autre côté de la frontière aux États-Unis (pas partout selon les États) donne de l’espoir et j’espère vraiment que l’on sera vaccinés cette année le plus tôt possible, pour au moins être un peu soulagés et peut-être pouvoir envisager d’aller voir nos familles d’ici quelques mois en étant un peu plus tranquilles d’esprit. Mais c’est long, si long ! Il était annoncé il y a peu que le Québec serait vacciné d’ici le 24 juin prochain, à Montréal cela semble avancer mais je trouve difficile de se projeter et de savoir si ce sera vraiment le cas d’ici là. Je croise en tout cas fort les doigts et ai bon espoir que cela arrive dans les prochaines semaines et les prochains mois.

Puisque je ne vis la pandémie que d’ici, j’ai la sensation que les Québécois·e·s sont plutôt respectueux·ses des mesures prises même si ici comme ailleurs, tout le monde en a marre. Aujourd’hui on est début avril et je dois bien admettre que je commence à sérieusement accuser le coup. Qu’il me tarde d’être en été car je vous assure que oui, même quand on ne peut voir personne, une pandémie lorsqu’il fait beau et chaud est plus facile à vivre car il n’y a pas à ajouter par dessus ce mal-être généré par une fin d’hiver interminable. Cette semaine on a eu la chance d’avoir quelques jours de chaleur et qu’est-ce que ça nous a fait du bien au moral ! En prenant un peu de recul sur la situation et le fait qu’elle soit dure, je me dis aussi que c’est incroyable de vivre une pandémie. Que ce sera marqué dans les futurs livres d’Histoire et que l’on sait, à présent, comment ça se passe (en tout cas à notre époque et pour cette pandémie-là). De mon côté, j’ai vraiment hâte que l’on ait de nouveau le droit d’inviter des personnes chez nous. Le temps est long depuis octobre et à force, ça manque. Les journées plus chaudes vont probablement aider à au moins se voir un peu en extérieur mais il me tarde de pouvoir réorganiser des petites soirées sur la terrasse de chez nous, à la lumière de la grande guirlande lumineuse accrochée sur notre palissade.

Je terminerai cet article un peu flou (comment le rendre vraiment plus clair ?) par vous souhaiter bon courage, vous assurer que cela finira bien par s’arranger un jour et qu’il me tarde au moins d’être à cet été. Pensez à quand vous enfilerez vos sandales, des sandales ça rend toujours n’importe quelle situation bien plus chouette (sauf quand on se râpe le pied sur une roche) ! J’espère que vous allez le moins mal possible et que vous parvenez tout de même à tenir le coup, faites attention à vous ❤️

9 commentaires sur “Journal d’expatriation #7 : vivre une pandémie à l’étranger, c’est comment ?

  • Repondre Emmanuelle

    Merci de cet article plein de sincérité. J’arrive dans la région de Montréal fin mai seule pour travailler et ton article me permet de me projeter et de voir ce qui m’attend.
    Beaucoup de courage à toi !

    • Repondre Ines Pimp It Up

      Quel article intéressant ! Il était complet, et je pense qu’on peut vraiment comprendre ton état d’esprit ! Courage, on tient le bon bout

    • Repondre La Mouette

      Merci Emmanuelle, courage pour ta future installation ! J’espère que les choses s’arrangeront vite pour que tu puisses profiter au mieux de ta nouvelle future vie ici ❤️

  • Repondre Ophélie

    Merci pour tes mots. Je me sens moins seule, je ressent un peu la même chose et ça me rassure.
    Je décidé de rentrée plus tôt que prévu en France. Je sais que j’ai encore de belles choses à découvrir ici mais ça ne me motive plus assez. Je pense à ma santé mentale et c’est la priorité pour l’instant. Courage à toi et ton chéri et bisous à tes petites boules de pois.

    • Repondre La Mouette

      Je comprends complètement que tu aies fait le choix de rentrer ! J’espère que tu pourras revenir au moins en visite pour découvrir tout ce que tu n’as pas eu le temps de voir. Prends bien soin de toi ❤️

  • Repondre Pauline

    Hello Florence,
    Cet article résonne tellement en moi… Je vis une expérience similaire de l’autre côté de la frontière et un peu plus à l’ouest, en Californie. J’ai exactement le même ressenti que toi par rapport à la France, et au manque de compassion. La 1ere réouverture et la période de Noël en France ont été très dures pour moi. Notre propre isolement face au comportement français… Comme voir certains de mes proches s’émanciper de toute précaution parce que « ça fait plaisir quand même », voir sans arrêt des fêtes / apéro à l’intérieur alors qu’ici ça a été interdit très longtemps aussi, voir ma mère braver des limitations de déplacement pour aller garder ses petits-enfants et se mettre en danger. Et idem, si problème en France, on devait tout quitter puisque impossible de revenir sur le territoire US. Notre réalité à San Francisco était si différente, c’est assez sidérant : un système de tiers basé sur les chiffres de contamination pour la réouverture qui ne laisse pas de place aux improvisations ou semi-confinement où je ne sais quelle parade qui ressemble plus à une stratégie de réélection qu’une véritable action de protection de la population. Avec un tel gouvernement français, je comprends totalement les frustrations mais de l’extérieur on a vraiment l’impression que l’égocentrisme a pris le pas sur le sens commun, par rapport aux masques, aux déplacements, aux vaccins…
    Pour en finir avec ce commentaire beaucoup trop long j’ai aussi ressenti une grosse double peine au fait de vivre à l’étranger : être loin de nos proches on est habitués mais être en plus dans l’impossibilité d’explorer notre pays d’adoption. On a du annuler plusieurs road-trip (à cause des incendies aussi, triple peine ) et au final on va rentrer en France à cause de soucis de visa (autre aspect de la pandémie d’ailleurs) et cette fin de séjour a un goût bien amère…
    Merci pour ton article, je me sens moins seule dans cette relation très bizarre avec la France, et pour le détail sur les actions au Québec, c’est intéressant au regard de ce qui a été fait chez moi.
    Bon courage, take care

    • Repondre La Mouette

      Oh bon courage Pauline pour ton retour, merci pour ton message je trouve ça réconfortant de voir que peu importe où à l’étranger nos ressentis sont à chaque fois tous très similaires… j’espère vraiment que cela va bientôt se dénouer, c’est dur de rester chez soi à attendre, à ne pas vraiment pouvoir prévoir des escapades qui font envie. Plein de soutien, prends bien soin de toi ❤️

  • Repondre Anne-Lise

    Merci pour cet article, c’est tout à fait ça. Je vis en Allemagne, et même s’il n’y a pas d’océan entre la France et moi, je trouve ça encore plus bizarre. Parce que du coup, je ne peux pas voir ma famille alors que je n’ai qu’à monter dans la voiture (et faire 1000 km quand même mais c’est un détail).
    Je suis rentrée pour Noël parce que je quittais ma coloc’ pour un appart’ seule en janvier et ça me frustrait trop de tout racheter pendant que toutes mes affaires étaient dans un box de l’autre côté de la frontière.
    Et il faut dire que c’est agréable d’avoir ses affaires à soi qui nous rappellent la maison quand on vit loin.
    Contrairement à toi qui a l’air de réussir à extérioriser un peu, j’ai tout gardé à l’intérieur en me disant: « C’est compliqué pour tout le monde » et j’ai fait un burn-out. En même temps, j’ai dû tout gérer toute seule et sans me faire de nouveaux amis, plus être prof en ce moment c’est pas simple. Donc j’apprends à accepter que je dois me reposer et que je ne suis pas une machine. Ça m’ennuie pour mes collègues et les élèves, mais je n’ai pas le choix. C’est eux ou je suis traumatisée sur le long terme. Ce serait dommage parce que j’aime mon métier.
    Les animaux ça aide beaucoup donc je prends un chat un peu plus tôt que prévu. En réalité, le déménagement n’est pas fini (tout est encore en France, à part ce que j’ai pu mettre dans la voiture à Noël) donc je pensais accueillir un chat en septembre. Mais là, la médecin m’a dit de le faire plus tôt, comme c’était un projet de toutes façons, pour me faire une présence et quelqu’un d’autre à m’occuper.

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