De la nécessité d’être (parfois) dans une case : non-mixité, discrimination et égalité

L’été dernier, alors que je mangeais un burger vegan chez Hank (un délice en passant !) avec Claudia et Marie-Gabrielle, on s’est fait la réflexion qu’autour de nous les personnes qui mangeaient également un burger étaient très probablement vegans ou bien au moins végétariennes. Cette remarque toute bête s’est transformée en une réflexion agréable, que le temps d’un déjeuner on n’avait plus besoin d’indiquer que l’on ne voulait vraiment pas trouver de bout de bacon glissé par mégarde dans notre burger, que si, c’était vraiment important pour nous et que oui, les crevettes sont des animaux et que l’on n’a pas non plus envie d’en trouver dans notre salade. Plus besoin de répéter dix fois que non vraiment, le poisson non plus n’ira pas dans notre assiette et que le poulet est vraiment un animal, même lorsqu’il est coupé en fine tranches dans un emballage plastique. Plus besoin d’expliquer pourquoi est-ce que l’on refuse de manger de la viande et surtout plus besoin de justifier nos opinions.

Et puis surtout, plus besoin non plus de se retrouver face à une personne soudainement-spécialiste de la nutrition qui nous expliquera, un bout de viande ruisselant de graisse au bout de la fourchette, pourquoi est-ce que l’on est sûrement en mauvaise santé et qu’un peu de viande de temps en temps n’a jamais fait de mal à personne et puis que bon, les animaux au fond, on les aime bien mais faudrait pas trop pousser non plus.

Cette réflexion m’a fait penser aux innombrables moments où l’on me demande si ce n’est pas trop difficile de s’alimenter « autrement ». Ce à quoi je voudrais répondre que le plus difficile lorsque l’on a une alimentation qui diffère de la norme, ce n’est pas l’alimentation en elle-même mais bien les gens tout autour qui la rendent compliquée. Car après tout, qui est le mieux informé sur l’alimentation si ce n’est la personne directement concernée ?

Cette réflexion a longtemps tourné dans mon esprit et au fil des mois, alors que cet article restait dans mes brouillons, cela devenait pour moi plus que nécessaire de revendiquer ce besoin d’être parfois dans une case. Mais pas juste dans cette case ci, dans plusieurs : je suis végétarienne oui, mais je me revendique également comme étant féministe. Je me suis décidée à continuer d’écrire cet article après la polémique liée au festival monté par le collectif afro-féminin Mwasi* et soudainement interdit par la ville de Paris sous prétexte d’une pseudo discrimination envers les blancs. J’ai vu et lu tant de bêtises qu’il fallait que je vienne en parler ici au lieu de ruminer — une fois de plus — dans mon coin.

Aujourd’hui, quand j’évoque ce besoin d’appartenir à ces fameuses cases, ces fameuses étiquettes, parallèlement je ressens de plus en plus le besoin de défendre et de vouloir des espaces, qu’ils soient physiques ou non, non-mixtes et ce pour plein de causes différentes. Non-mixtes lorsque vous êtes une femme, non-mixtes lorsque vous êtes noir.e, non-mixte lorsque vous êtes d’une confession religieuse particulière, non-mixtes lorsque vous êtes atteint.e d’un handicap spécifique… Autant d’espaces de parole et de discussion où il est parfois essentiel de se retrouver en groupe. En groupe avec des personnes qui vous ressemblent et appartiennent à votre quotidien et à toutes les discriminations que vous pouvez vivre et éprouver. Des espaces où vous pourrez être certain.e que votre parole ne se retrouvera pas confrontée à des constantes remises en cause. Qu’on ne viendra pas remettre en question le fait de simplement discuter d’un sujet : celui-ci ne sera alors pas freiné par la nécessité de l’argumenter et d’en affirmer son existence. Car parfois, pouvoir parler d’un sujet avec des personnes qui te comprennent et vivent la même chose, ça fait du bien. C’est soudainement reposant de pouvoir faire évoluer une opinion en la confrontant à d’autres personnes qui expérimentent le même quotidien sans devoir prouver que ce quotidien là est parfois difficile, à l’inverse de débats où tu auras toujours la sensation d’avoir tort même et ce encore plus lorsque tu es une femme.

[bctt tweet= »Parler d’un sujet avec des personnes qui vivent la même chose, ça fait du bien. » username= »LaMouetteBlog »]

Dans mon entourage proche, tout le monde est plus ou moins sensibilisé à la question des inégalités sociales : ils savent qu’elles existent mais ne saisissent pas tous de la même façon l’importance et le degré de gravité qu’elles peuvent parfois avoir. Ainsi, j’entends encore bien trop souvent des réactions très sarcastiques lorsque l’on parle par exemple de féminisme (le sujet dont on peut le mieux parler dans mon cadre social), semblant remettre en cause les discriminations que seules les femmes peuvent expérimenter. Et c’est là que je ne comprends pas : qui, si ce n’est la personne concernée, est la plus à même de comprendre et d’exprimer des situations sociales inégalitaires subies ? Sans pour autant rejeter en bloc la parole d’un autre — celle-ci peut en effet parfois faire évoluer le débat en apportant des arguments opposés et voir d’un angle différent une situation — c’est bien souvent à chaque fois des débats sans fin où, lasse, la personne subissant les discriminations finira par se retirer du débat, confrontée à ce fameux mur soulevé précédemment : celui de la constante obligation d’argumenter et de prouver en quoi notre propos est recevable et véritable. Avant même de pouvoir réellement discuter du sujet principal qui s’en retrouve dévié.

Il est de bon ton de se rappeler que le monde n’est ni tout noir, ni tout blanc. Que malgré tous les articles de loi existant dans le but de cadrer ces dérives stigmatisantes et discriminatoires, l’homophobie, le racisme, les discriminations de genre, celles liées aux handicaps qu’ils soient lourds, légers, visibles et invisibles, le sexisme et plus encore, tout cela existe, que vous le vouliez ou non. Dans un monde idéal, chacun serait libre et égaux en droits (ça vous rappelle quelque chose ?), mais dans le monde dans lequel nous vivons, tout cela est bien loin d’être le cas. Alors pour que les choses avancent, commencer par prendre conscience de  cette non-égalité et de ses privilèges est le minimum que l’on puisse faire pour aider à faire reculer ces inégalités ou tout du moins initier un mouvement vers une société un peu moins déséquilibrée et un peu plus sociale. Que oui, aujourd’hui, être un homme blanc et qui plus est hétérosexuel est un réel privilège, que vous le souhaitiez ou non. Que les femmes victimes de viol sont bien plus nombreuses que les hommes victimes de viol. De la même façon, être une femme blanche hétérosexuelle est et sera toujours un privilège face à une femme noire. L’une subissant une discrimination de genre, la seconde subissant en plus de cela une discrimination raciale. Il est parfois indécent de devoir dans certains cas avoir affaire à des personnes, de genre masculin bien souvent et ce n’est là pas une opinion misandre mais simplement un constat, qui feront tout ce qu’elles peuvent pour s’accaparer un sujet qui ne les concerne pas en  y apportant leur grain de sel.

C’est triste et cela peut faire du mal à notre ego de se rendre soudainement compte qu’il y a bien pire que soi. Mais il est nécessaire de comprendre qu’il faut parfois se retirer lorsque ce n’est pas à nous de prendre la parole pour laisser un espace de parole à ceux qui en ont besoin. Pour l’instant la société est faite ainsi : il y a des oppresseurs et il y a des opprimés et l’accepter c’est déjà permettre aux opprimés d’exister un peu plus. Comme beaucoup j’ai aussi fait des erreurs, je venais parfois interférer dans une conversation pour parler de ce que je connaissais lorsque des personnes parlaient de leurs oppressions, oppressions que je n’expérimentais pas. J’accaparais la parole de personnes qui en avaient plus besoin que moi pour ramener la couverture à moi alors même qu’il aurait fallu que je leur laisse la place ou, au mieux, que je relaye leur parole plutôt que de la leur prendre. Et puis je me suis rendue peu à peu compte que c’était une preuve de respect en plus d’une preuve de savoir vivre ensemble que d’accepter que l’on ne vivra jamais certaines choses. Ce n’est pas pour autant que vos expériences n’existent pas, c’est juste qu’il y a des moments plus propices où vous pouvez en parler.

Vous êtes un homme et vous n’avez jamais ressenti la peur de vous faire agresser sexuellement en rentrant tard le soir ? Malheureusement, ce n’est pas le cas d’une large majorité de femmes qui, que vous le vouliez ou non, auront toujours le réflexe de vérifier la tenue qu’elles portent alors même qu’une jupe reste une jupe et ne devrait pas être objet à subir des remarques ou des gestes plus que déplacés… voire traumatisants. Persister à dire que les hommes aussi peuvent se faire « casser la gueule » la nuit, c’est reprendre la parole sur un sujet qui ne concerne pas une partie de la population. Ce n’est pas pour autant que cela annule les problèmes que peuvent rencontrer les hommes, mais cela rend seulement invisible ceux des femmes qui sont déjà victimes d’un espace de parole restreint. C’est dans ce sens là que ces fameux espaces de parole non-mixtes sont utiles : pouvoir venir parler de ce type d’expériences sociales que seule une partie de la population expérimente et ne pas devoir, comme je l’ai déjà dit, constamment expliquer pourquoi est-ce que seule une partie de la population expérimente tel ou tel type de vécu.

Je suis également certaine que vous avez déjà vécu cette situation si vous êtes une femme : parler d’un sujet que vous connaissez, un peu spécifique ou non, dans un groupe mixte puis vous faire couper la parole par une personne opposée (un homme ici) qui même si, selon vous est bien moins légitime que vous pour en parler (parce que vous avez fait des études à ce sujet, parce que vous êtes plus expérimentée, en bref que vous avez plus de connaissances), finira toujours par prendre le dessus puis finir par vous dire si vous faites remarquer l’interruption que si l’on vous coupe la parole c’est parce que, au choix, vous ne parlez pas assez fort/vous n’avez pas de bons arguments/vous ne vous imposez pas/c’est un hasard/quelque chose de terriblement important devait être dit et votre interlocuteur ne pouvait pas atteindre la fin de votre propos. Ce type de situation du quotidien est l’une des raisons pour laquelle ces fameux espaces non-mixtes sont essentiels pour pouvoir discuter de sujets sans craindre de se faire voler son temps de parole. D’ailleurs, si ce sujet là vous intéresse je vous ai mis en fin d’article le lien** d’un texte de Corinne Monnet à propos de la répartition du temps de parole entre les femmes et les hommes. Cet article est  plutôt ancien donc peut paraître assez binaire car il ne parle que des relations femmes/hommes mais c’est évidemment extensibles à toutes les autres interactions entre différents groupes sociaux : LGBT, personnes religieuses, etc. Cependant, il est très bien construit et encore terriblement d’actualité.

Enfin, si vous vous dites qu’il y a sans doute plus important à régler, rappelez-vous que ce sont les petites choses mises bout à bout qui finissent toujours par conduire à de grandes avancées. 

*Festival Nyansapo à Paris : pourquoi la non mixité fait-elle débat ?
**La répartition des tâches entre les femmes et les hommes  dans le travail de la conversation

7 commentaires sur “De la nécessité d’être (parfois) dans une case : non-mixité, discrimination et égalité

  • Avatar
    Repondre Clem.C

    Coucou!
    Article super, comme d’habitude quand c’est de l’humeur (enfin j’adore les autres articles de toi, mais ceux là, font réfléchir).
    Les espaces non-mixtes existent depuis la nuit des temps. Ne serait-ce que les philosophes grecques qui se retrouvaient pour débattre dans l’Antiquité. Mais avec cette affaire, on a l’impression que ça vient juste d’apparaître (peut être que le nom non-mixtes change trop par rapport à « groupe de paroles »?)
    Cela ne me gène pas outre mesure. C’est même normal de se retrouver entre passionnés, non?
    Par contre, vis à vis du festival, je suis plus nuancée. Il a pour but de lutter pour le féminisme et contre le racisme. Pour moi ce n’est pas le « moment » d’avoir ces groupes non mixtes, mais justement de profiter à fond de sensibiliser les gens à ce sujet. Surtout que l’association peut vraiment en organiser en dehors du cadre du festival.
    Certains groupes prévus touchent vraiment un sujet sensible, et à mon sens, l’ouvrir à tout le monde aurait été profitable. Attention, je ne dis pas de donner la parole aux autres, mais de leur ouvrir les portes et écouter. Écouter pour comprendre et par la suite, relayer ce qu’ils ont entendu et si possible lutter en aidant. (Ne nous voilons pas la face, aucune personne « raciste » ne viendra entendre un tel débat, une telle table ronde.).
    Je prends mon exemple à moi, sans forcément de parler de racisme et d’opression (que je trouve tellement lourd par rapport à ce qui était avant notre pseudo prise de conscience), je sais que la discrimination raciale (et tout autre) existe. Sauf que , comme tu dis dans ton article, je n’ai pas la mesure, je ne la « vis » pas. Et avoir accès à ces tables rondes sans temps de parole, juste écouter, je sais que je me prendrais une baffe dans la gueule. À me dire « À ce point là ? » . Et à me faire réfléchir. Je sais aussi, que si je les entendais, au prochain débat avec des amis, je relaierai leur parole.
    Sauf que c’est fermé. C’est dommage. Entendre le vécue et le besoin d’une case juste en tant que spectateur n’est pas la même chose que d’être devant un débat avec les opprimés et les oppresseurs.
    C’est en cela que ça me dérange, en fait. C’est plus d’un point de vu « organisation » vis à vis du but de ce festival. Et aussi, qu’il y a trop peu de tables rondes ouverte au temps de parole pour une case avec des spectateurs. Alors que c’est tellement enrichissant (mais dur mentalement).

    Mais comme dit en début de commentaires, je comprends totalement ce besoin pour eux/elles de parler à huis clos. Vivre (partiellement, pas à pleins temps) avec des gens de la même case et se comprendre, ça n’a pas de prix. Effet groupe de mouton sûrement, mais on ne se sent plus seul, avec une fratrie (en attendant le jour béni ou on sera pour de bon libres et égaux, aimant notre fratrie). Puis on a toujours cette sensation d’avoir perdu 3kg de soucis après avoir passé du temps en huis clos, non?
    On le fait tous, qui n’a jamais fait de l’équitation, du foot, du théâtre ? Ce n’est pas un peu ça ? Être ensemble, dans une case de passionnés, à pouvoir échanger ?

    Voilà voilà, très bon article, je suis totalement d’accord avec toi sur tout (roh! Cette fois-ci, je n’aurais pas de migraine à cause de la réflexion que tu inspires! :P)
    J’espère aussi que tu comprendras un peu mieux pourquoi à certaines personnes, j’ai « osé » dire que je n’étais pas d’accord avec le festival. (Au passage, interdis aux blancs? Les asiatiques, latinos ans co, ça n’existe pas ? C’est juste blanc ou noir (oulala, ce jeu de mot non voulu avec ton article !). Ça m’a bien fait rire ça !)
    Pleins de bisous!

    • Avatar
      Repondre Melgane

      Je suis d’accord, je suis assez nuancée sur le festival. Le problème, comme je le disais dans mon article sur le sujet, c’est que la non-mixité crée des tensions du côté des gens exclus. Soit parce qu’ils sont racistes ou autre et ne supportent pas qu’on leur pique la parole, soit comme moi par exemple et d’autres, parce qu’ils ont envie de comprendre, de participer, d’apprendre, etc. Mais le problème dans la mixité c’est qu’il crée des tensions parce qu’on donne plus la parole aux « oppresseurs ». Au final il faudrait un système hybride qui rétablirait une certaine égalité face à la parole (à base de cercles et de hasard). Par contre j’aurais une nuance à apporter sur le fait de simplement assister parce que c’est précisément le problème que l’on soulève chez la mixité. La non-mixité permet de libérer la parole sans peur de se faire interrompre par un homme, un Blanc, un hétéro, etc. Donc s’ils y assistent, c’est compliqué, je trouve (ou alors derrière un rideau pour que l’on ne voit pas leurs réactions ?).
      Et puis malheureusement si, je pense que des racistes vont venir à ce genre de réunions (ne serait-ce que pour foutre le bordel (y’en a qui ont du temps à perdre)).

      Par contre tu as raison, et c’est ce que je disais : on ne vit pas les choses, alors pour s’en rendre compte il faut avoir les témoignages. Peut-être commencer par des débats non-mixtes et poursuivre sur des débats mixtes sur les mêmes sujets, pour diffuser la parole après l’avoir libérée ?

  • Avatar
    Repondre Il était une veggie

    Je ne peux qu’abonder dans ton sens ! Végétarienne depuis le début d’année seulement, je suis effarée de voir à quel point les gens peuvent être durs, parfois méprisants lorsqu’ils ne comprennent pas vos choix (ont ils vraiment essayer de regarder les choses d’un autre point de vue que le leur ?)
    J’ai vécu pendant 1 an avec un homme de confession musulmane (je ne le suis pas) et j’ai vu aussi à mon petit niveau ce racisme silencieux qu’on ne remarque que lorsqu’on le vit.
    C’est pourquoi je suis aussi contente, grace a mon blog de rencontrer des personnes qui, comme tu dis, vivent/pensent la même chose et les sujets de discussions ne se font plus a justifier tes choix mais vraiment aller au coeur du débat ! Et ces moments sont précieux.
    Merci pour ce billet (j’en ai un similaire dans mes brouillon lol) qui fait du bien au moins de se savoir comprise :)
    Bibis
    Corinne

    • La Mouette
      Repondre La Mouette

      Merci pour ton petit mot Corinne ! Comme tu l’as dit à propos de ton ancien compagnon de confession musulmane, on ne se rend parfois pas suffisamment compte de ce que d’autres personnes vivent tant qu’on ne le vit pas, un peu. Mais c’est en vivant ces expériences là que l’on s’ouvre encore plus aux autres et que l’on est moins méfiant à l’égard de la différence.

      • Avatar
        Repondre Il était une veggie

        En effet, et je trouve que devenir végétarien ou végétalien cela rend plus altruiste et cela fait un bien fou. Au dela des convictions de ne plus cautionner la souffrance animale, du bien fondé pour l’environnement, pour notre santé, cela me fait un bien fou spirituellement parlant. (bon et me rend encore plus sensibles aux injustices du coup lol)
        Je pense que l’humanité a vraiment besoin de cela …

  • Avatar
    Repondre Melgane

    J’ai vu un de tes articles dans le « top du jour » de Hellocoton et de fil en aiguille je me retrouve là, à lire un article un peu vieux sur lequel je me suis moi-même exprimée il y a quelques temps (si ça t’intéresse je peux te transmettre le lien).

    D’abord je voudrais réagir sur le détail : tu parles de la jupe mais malheureusement il n’y a pas que la jupe… j’ai été « agressée » (je mets des guillemets parce qu’il n’y en a qu’un que j’ai réellement ressenti comme une agression, les deux autres (à base de « salut » et de sifflet admiratifs m’ont juste saoulée)) trois fois en deux ans : les deux premières fois je portais une jupe longue et une chemise sans manches et sans décolleté, la troisième (la vraie agression) un pantalon type sarouel et une grosse veste en laine (on fait difficilement moins sexy). Je pense aussi à cette New-yorkaise qui s’est fait filmer marchant 10h dans New-York en pantalon et T-shirt noirs sans décolleté et qui s’est pris pas mal d’interpellations… Donc malheureusement il ne suffit pas de porter une jupe pour se faire agresser (avec ou sans guillemet, ça dépendra des ressentis de chacune) mais simplement d’être pourvue d’un vagin… (pour le dire un peu crûment).

    Et de manière tout à fait illogique je vais réagir au général en second. Je trouve ton article très intéressant et il soulève réellement quelque chose d’important à faire comprendre. Cependant il me semble qu’il y a tout un angle dont tu ne parles pas mais cette absence est aussi intéressante parce qu’elle montre le problème même de la non-mixité. Il est vrai que c’est agréable de pouvoir parler avec des gens qui ont vécu les mêmes expériences que nous, parce qu’on se sent plus proche et que quand on se sent proche on a plus de facilité à parler (et ça se vérifie avec des expériences de la vie de tous les jours, même des choses anodines : quand on a vécu une même expérience que quelqu’un on a envie d’en parler plus dans les détails qu’avec les autres). Ce temps de libération de la parole est fondamental. Mais on ne peut pas non plus enfermer la prise de parole dans l’espace non-mixte au risque qu’elle n’en puisse plus sortir (un peu comme une ville assiégée, prise par la circonvallation et dont les renfort sont empêchés par la contrevallation (qui protège les arrières des assiégeants)). Il est important que la parole, que ce soit des femmes, des Noirs, des homosexuels (et encore plus des femmes homosexuelles), des handicapés, des autistes, etc., etc., etc. puisse aussi être entendue de tous et ce pour plusieurs raisons. Déjà parce que ces groupes (à l’exception des femmes qui correspondent à environ la moitié de la population) sont minoritaires : les choses ne changeront pas s’il n’y a qu’eux pour agir et même en unissant toutes ces minorités c’est pas dit qu’on arrive à quelque chose de cohérent (j’entendais l’autre jour dans un C dans l’air un (une ?) intervenant(e) expliquer qu’aux États-Unis (évidemment ma comparaison a ses limites) les Démocrates avaient essayé d’attirer à eux toutes les minorités mais que finalement c’était ce qui les avait fait perdre dans la mesure où il n’y avait pas de liant entre tous ces groupes et où la majorité ne se retrouvait pas (en gros). Dans un article que j’ai écrit y’a relativement longtemps (je peux aussi te le retrouver si tu veux) je disais que les femmes avaient besoin d’hommes féministes pas pour avoir leur autorisation ou leur approbation, pas parce que ce sont eux qui dominent le monde ou quoi que ce soit, mais simplement parce qu’ils font aussi partie de la société et qu’en fait le féminisme lutte pour l’égalité des femmes et des hommes et que ça ne peut pas se faire sans les hommes puisque les hommes sont aussi victimes de sexisme (n’étant pas à confondre avec machisme).
    Deuxièmement, enfermer la parole dans la non-mixité pose problème en ceci que ce ne sont pas tout à fait « les minorités contre le reste du monde ». Il y a des hommes blancs hétérosexuels valides qui luttent contre les discriminations de manière sincère et profonde. Si je prends mon cas je suis certes une femme mais je suis Blanche, valide, hétérosexuelle… ce qui ne m’empêche pas d’écrire des articles sur les discriminations et de faire des émissions de radios pour une meilleure compréhension des mécannismes (on a fait ça pour l’homophobie par exemple). Or, ces gens-là, pas directement concernés mais en un certain sens révoltés, il faut les aider à comprendre, à prendre pleinement conscience de certaines expériences qu’ils ne vivent pas, et à leur permettre de non seulement convaincre les autres mais aussi les persuader et on ne peut persuader qu’avec des sentiments : des sentiments qui, si on ne les vit pas, doivent nous être expliqués et explicités, et mis en lumière, parce qu’une argumentation scientifique ne peut pas toujours tout faire toute seule : il faut du sentiment et du ressenti.
    Au final je ne pense pas que la non-mixité soit la seule solution.

  • Repondre Juin 2017 : mes favoris • Inspiration • La Lune Mauve

    […] Féminisme : la non-mixité est une nécessité politique pour que la parole des femmes se libère. Sur le thème du festival Mwasi, lire aussi Afroféminisme, quelles identités ?, cette petite BD, ainsi que ce billet. […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.